Classement des vins du bordelais : une remise en cause jusqu’à la lie ?

Classement des vins : le procès de Saint-Émilion condamne-t-il le classement des vins ?

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Le procès de Saint-Émilion condamne-t-il le classement des vins ?

Le mardi 21 septembre, le procureur du tribunal correctionnel de Bordeaux a requis une amende de 100 000 euros, assortie de sursis, contre Hubert de Boüard, copropriétaire du château Angélus, pour « prise illégale d’intérêt » dans l’affaire du classement de Saint-Émilion. Pour Philippe Castéja, autre figure du vignoble bordelais soupçonné dans le même dossier, le représentant du ministère public a laissé une éventuelle sanction à « l’appréciation » du tribunal.

La procédure judiciaire avait été lancée en 2013 à la suite d’accusations de trois propriétaires de vignobles (Croque-Michotte, Corbin-Michotte et La Tour du Pin Figeac) qui reprochent aux deux hommes d’être à la fois « juges et parties » dans l’élaboration du classement 2012 des grands crus de Saint-Émilion. Ce dernier s’est notamment distingué par la promotion du château Angelus parmi les 4 Premiers grands crus classés A, au sommet de la hiérarchie. Par ailleurs, le château de Trotte Vieille, propriété de Philippe Castéja, s’est maintenu parmi les 14 Premiers grands crus classés B.

Dans le même temps, les trois propriétés à l’origine des poursuites ont été déclassées. Le procureur a ainsi reconnu qu’un tel classement pouvait être « déterminant pour la notoriété et la valorisation financière et commerciale des lauréats ».

Asymétrie d’information

Lors de l’élaboration du classement 2012, les deux hommes étaient membres du comité national des vins de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO). Cet établissement public, rattaché au ministère de l’Agriculture, était en charge de la validation du règlement et de ses résultats, qui ont ensuite été arrêtés par une commission indépendante.

D’après l’enquête, Hubert de Boüard s’est montré plus actif que Philippe Castéja, notamment en raison de son rôle supplémentaire au sein de l’organisme de gestion des vins de Saint-Émilion, qui a participé avec l’INAO à l’élaboration du classement.

Le jugement, actuellement en délibéré, est attendu pour le 25 octobre prochain. Qu’elle que soit l’issue du procès, il ne réglera en rien les conflits et les polémiques que font naître ce type de classement. Car, comme le révèle une série de travaux économiques récents, le fond du problème réside dans les mécanismes d’information du consommateur pour des biens dont il ne connaît pas la qualité avant de les avoir consommés. Dans le jargon économique, on appelle ces biens des biens d’expérience.

Le but d’un classement est de donner de l’information sur un bien d’expérience. Face à un choix pléthorique, le consommateur est en asymétrie d’information concernant la qualité réelle d’un vin. Il a besoin d’information, écrite sur l’étiquette, pour optimiser ses choix. Les classements distinguent, en théorie, les vins de meilleure qualité. Ils jouent le même rôle que l’appellation d’origine qui est censée garantir à la fois l’origine, mais aussi un cahier des charges strict assurant la qualité et la typicité d’un vin.

Au-delà, les classements participent à la notoriété d’un vignoble. Ils représentent une vitrine collective et un vecteur d’image très important pour l’ensemble d’une appellation. Le classement des vins du Médoc en 1855 est ainsi devenu très célèbre auprès des amateurs et participe grandement à l’image de luxe des vins de Bordeaux. Les classements relèvent donc d’une certaine façon d’un marketing collectif et il serait à ce titre absurde économiquement pour les vignerons de ne pas les utiliser.

D’autant qu’être classé, c’est augmenter son prix de vente et accroître très sensiblement la valeur de sa propriété. La corrélation entre les prix de vente des vins et les classements est établie par toutes les études économiques portant sur la formation du prix des vins. Là encore, l’intérêt du classement pour les heureux élus est évident. Pour le consommateur, en revanche, est-il rationnel de s’y fier ?

Depuis Napoléon III

Il existe trois grandes façons de catégoriser ou classer les vins en fonction de leur qualité : la géographie, la technique, et les dires d’experts.

La géographie renvoie au terroir et à la position des parcelles de vignes sur un territoire donné. En Bourgogne, par exemple, le classement est établi en fonction du positionnement de la vigne sur le flanc des coteaux. Plus on est haut, meilleur est le classement. La catégorie « grand cru » est ainsi réservée aux vignobles au sommet du coteau.

La technique de vinification constitue une autre méthode de catégorisation, utilisée par exemple en Espagne. Plus le vin est vieilli, notamment en fûts de chêne, plus il atteindra un classement élevé. La catégorie la plus élevée des Gran Reserva est ainsi élevée pendant cinq 5 ans, dont au moins 24 mois en fût de chêne.

Enfin, à Bordeaux, ce sont les dires d’experts qui font historiquement les classements. Le classement de 1855 a été réalisé à la demande de Napoléon III pour l’exposition universelle de Paris cette même année. Son établissement a été confié aux courtiers. Ces derniers se sont donc basés sur leurs ressentis de dégustation, en fins connaisseurs du vignoble, mais surtout ils ont pris en compte l’historique des prix des vins pour hiérarchiser les crus.

Le principe est logique, si un vin est d’excellente qualité il sera très demandé et, vu que l’offre est constante (bornée par la taille du domaine), son prix sera élevé. Le plus cher devient ainsi le meilleur car, de fait, le plus demandé par des individus que l’on suppose rationnels dans leurs choix.

Pour autant, Bordeaux, en prenant en compte la dégustation, rentre alors dans une voie délicate qui laisse une place indéniable à la subjectivité.

Ces trois types de classement ont des logiques profondément différentes. Chacun offrant des avantages et des inconvénients évidents. Le terroir et les techniques d’élevage portent une forme d’objectivité car ils reposent sur ces critères observables.

Un bon classement existe-t-il ?

En revanche, qui peut raisonnablement envisager que la qualité d’un vin repose sur un seul critère ? Est-ce que le fait d’être au sommet d’une colline ou de vieillir plus longtemps en fûts de chêne son vin est un gage systématique de plus grande qualité ? Ce serait ignorer l’ensemble des autres éléments qui participent à la qualité d’un vin : le travail de la vigne, le travail dans les chais, les choix et la personnalité que le vigneron expriment dans son vin.

Dès lors, on en arrive à l’idée que pour juger le vin, il faut le goûter. C’est ce qui fonde en grande partie les classements du Bordelais, à dires d’expert. Mais là encore, qui peut imaginer que des vins goûtés et classés en 1855 hiérarchisent fidèlement la qualité de ces vins 166 ans plus tard ?

Le classement de Saint-Émilion vise justement à répondre à beaucoup de ces critiques. Depuis sa création en 1955, il est révisable tous les dix ans et s’appuie sur un ensemble de critères dont la dégustation, mais aussi la qualité du foncier, des infrastructures, la notoriété et la communication. La démarche est saine car multicritères, à l’instar du guide Michelin.

Le seul critère de la dégustation ne serait en fait ni réaliste ni souhaitable. En effet, les travaux économiques de ses dernières années montrent que les jugements de la qualité du vin sur la base d’une simple dégustation sont fallacieux et polémiques. Les revues spécialisées, les concours (type concours agricole de Paris), les grands experts (comme Robert Parker) et les guides ont tous été critiqués.

En aveugle, les dégustations peuvent donner des résultats très surprenants. Le « jugement de Paris », en 1976, est resté emblématique de cela, en plaçant des vins californiens devant les grands vins français. D’autres études ont démontré que la distribution des médailles lors des concours était aléatoire. Les membres du jury pouvant noter très différemment le même vin présenté plusieurs fois durant le concours.

En 2008, le Wine Spectator, célèbre magazine américain sur le vin, avait récompensé d’un award la carte des vins d’un restaurant qui n’existait même pas. Il y a aussi une grande opacité autour de la dégustation annoncée en aveugle par les grands experts mais qui ne le serait pas toujours, loin s’en faut. Alors même que les expérimentations en œnologie et neurosciences dévoilent à quel point notre cerveau nous trompe lors des dégustations. Tous ces travaux sont détaillés dans notre ouvrage, L’économie du vin, publié en 2017 (Éditions La Découverte).

En bref, il n’existe pas d’évaluation de la qualité du vin qui soit totalement fiable. Tenter d’objectiver la subjectivité entourant la qualité du vin est en soi une gageure. Le classement de Saint-Émilion nous le rappelle malgré ses qualités. Dans ce climat de défiance autour des classements, l’évaluation du vin par les consommateurs eux-mêmes, sur les applications dédiées, semble avoir de beaux jours devant elle.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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